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Zygmunt Bauman à Florence (2016)

Recension Histoire

L’homme qui espérait

À propos de : Zygmunt Bauman, Ma vie en fragments, Premier parallèle


par Benjamin Balint , le 9 novembre 2023
traduit par Ariel Suhamy



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L’édition de fragments écrits par le sociologue Zygmunt Bauman offre un aperçu de sa vie en exil, dans lequel il tente de donner un sens à l’Holocauste et à la modernité, tout en gardant l’espoir.

En septembre 1998, le lauréat du prestigieux prix Theodor W. Adorno, Zygmunt Bauman, demanda que la cérémonie de remise des prix à Francfort ne commence pas par un hymne national, mais par l’Ode à la joie, l’hymne empli d’espoir de l’Europe. En mai 2016, lors d’une manifestation réclamant la sortie de la Pologne de l’Union européenne, des nationalistes polonais d’extrême droite ont brûlé une grande photographie de Bauman, qu’ils couvraient d’avanies pendant qu’elle prenait feu.

Les mémoires de Bauman, juif polonais, sociologue prolifique, protagoniste et interprète des convulsions du XXe siècle, publiées à titre posthume, sont un patchwork haut en couleur de textes autobiographiques écrits sur une trentaine d’années, habilement rassemblés par la biographe de Bauman, Izabela Wagner. Cette chronique d’une âme en butte avec la société offre un aperçu fascinant de la profondeur avec laquelle ses expériences personnelles ont influencé ses idées et les controverses qu’elles suscitent encore aujourd’hui.

Ma vie en fragments commence par le récit d’une enfance dans la Pologne de l’entre-deux-guerres, étouffée par une hostilité ouverte à l’égard des Juifs. Malgré ses bonnes notes, Bauman s’est entendu dire par un professeur : « Tu ne peux pas être le premier de la classe. Cette place est réservée à un enfant polonais ».

L’enfance a pris fin le lendemain de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. Le 2 septembre 1939, Bauman, âgé de 14 ans, fuit avec sa famille dans le dernier train quittant Poznań en direction de l’est. Ils s’installent d’abord dans une ville de l’actuelle Biélorussie, puis, avec l’invasion allemande de l’URSS en juin 1941, s’enfoncent dans l’intérieur de l’Union soviétique. Bien qu’ils aient échappé de justesse à l’expérience de la vie en Pologne sous l’occupation nazie, des années de peur et de faim ont suivi. « Aujourd’hui encore, dit Bauman, je ne peux pas m’endormir s’il n’y a pas de pain à la maison ».

À l’âge de 18 ans, il a combattu dans la quatrième division de l’armée polonaise en exil, placée sous le commandement de l’Armée rouge. Au cours de l’été 1944, son unité d’infanterie légère a participé à la libération du camp d’extermination de Majdanek, près de Lublin. « Les cadavres gisaient encore en tas », racontera-t-il plus tard à un ami [1]. Blessé par un éclat d’obus en mars 1945, il reçoit la Croix de la Valeur Militaire.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la division de Bauman est intégrée aux services de renseignements militaires polonais. Il se retrouve au département de propagande du Corps de sécurité intérieure (KBW, selon l’acronyme polonais), où il reste jusqu’à la fin de l’année 1952. Ma vie en fragments présente ce que Bauman appelle « l’histoire de mon anti-romance avec les forces de sécurité ». Bien qu’il ait coopéré avec des agents du contre-espionnage, en tant qu’employé de bureau, dit-il, il a surtout rédigé des brochures. « J’étais tenu à l’écart des tâches les plus "responsables", qui nécessitaient des personnes aux nerfs plus solides que les miens et moins scrupuleuses ». Cela n’a pas empêché des historiens polonais de droite sans scrupules, plus de cinquante ans plus tard, d’utiliser cette affiliation pour calomnier Bauman en l’accusant d’avoir été complice de l’épuration politique des opposants au régime communiste. Dans son livre Legislators and Interpreters (1987, traduction française : La décadence des intellectuels. Des législateurs aux interprètes, Arles, Jacqueline Chambon/Actes Sud, 2007), Bauman s’étend sur la façon dont les intellectuels – malgré leurs prétentions à s’élever au-dessus de l’intérêt personnel – deviennent des serviteurs soumis du pouvoir.

Le KBW renvoie brusquement le major Bauman en 1953, après que son père eut contacté l’ambassade d’Israël à Varsovie et exprimé le souhait d’émigrer dans le nouvel État juif. Comptable effacé et universitaire insatisfait, « tombé amoureux du judaïsme », le père avait adopté un sionisme qui, au dire de son fils, était « sincère, durable et au cœur de sa vision du monde ».

Désireux de jouer un rôle dans la reconstruction de la Pologne d’après-guerre, Bauman se tourne alors vers la sociologie. « La sociologie évoquait en chuchotant une alternative à l’histoire officielle et devenait ainsi un élément, certes minime et fortement marginalisé, de pluralité dans une société ‘homogénéisée’ [2] de force ». Dès le début, ses propres expériences de la pauvreté et de la persécution l’ont amené à militer pour une sociologie tissée de considérations morales, avec une sensibilité pour les membres les plus faibles de la société.

À l’époque, séduit par la disparition promise des divisions entre les classes, « ’la construction du socialisme’ figurait en bonne place sur la liste de mes désirs », écrit-il. Mais après avoir passé plusieurs années parmi les Soviétiques, il avoue : « J’aurais dû le savoir : leurs promesses ne pavaient pas le chemin de l’action, et le chemin de l’action était sanglant ». Même après la révélation des crimes de Staline, ajoute-t-il, « je croyais encore que la route polonaise [...] ne suivrait pas la trajectoire de la version soviétique et ne s’égarerait pas ». Ce n’est que tardivement qu’il en vient à détester les totalitarismes « dans lesquels tout choix libre est considéré comme un crime contre l’État précisément parce qu’il est libre ».

Croquis d’exil

La désillusion précède le second exil de Bauman. La République populaire de Pologne en est venue à soupçonner ses Juifs – quel que soit leur degré de patriotisme – d’être des « sionistes » et des ennemis de l’intérieur. Parlant de l’antisémitisme polonais en l’absence de Juifs, Bauman écrit : « La mémoire étouffée d’un meurtre de masse empoisonne la conscience de la nation qui en a été témoin » [3]. Lorsque Bauman avait été nommé professeur à Varsovie en 1964, il avait subi des années de surveillance de la part de la police secrète.

Après la guerre des Six Jours en 1967, le dirigeant polonais Władysław Gomułka compare les partisans d’Israël à la « cinquième colonne » qui collaborait avec les nazis. Dans un discours public prononcé en mars 1968, Gomułka désigne Zygmunt Bauman par son nom. Lors de la purge antisémite de 1968, 13 000 Juifs polonais, dont Bauman, sa femme Janina (survivante du ghetto de Varsovie) et leurs trois filles, sont privés de leur emploi et de leur nationalité et expulsés du pays avec seulement 5 dollars en poche. Dans la foulée, les autorités ont confisqué le manuscrit de son livre, Sketches in the Theory of Culture (Esquisses de la théorie de la culture). (En 2014, alors que Bauman avait 88 ans, le manuscrit qu’il croyait perdu à jamais fut retrouvé dans un rayon de l’université de Varsovie).

Pourtant, les biens les plus précieux ne pouvaient être confisqués. « J’ai fait sortir clandestinement ma polonité du pays, écrit-il, en trompant la police secrète déguisée en douaniers ».

Désormais apatride, le sociologue trouve refuge en Israël, où il a accepté des invitations à enseigner à Tel Aviv et à Haïfa. Avec une rapidité étonnante, il maîtrise suffisamment l’hébreu pour donner des cours dans cette langue. Selon un article paru dans un journal israélien, « les étudiants prenaient place dans l’amphithéâtre des heures avant chacune de ses conférences » [4]. Malgré cette popularité, Bauman se sent « absolument incapable de s’ancrer dans une réalité israélienne ». D’une part, insiste-t-il, « je ne me départirai jamais de ma judéité, de mon appartenance à une tradition qui a donné au monde son sens moral, sa conscience, sa recherche de la perfection, son rêve millénaire ». Il attribue cette créativité au fait que les Juifs ont été « les premiers à faire l’expérience de dilemmes déchirants, d’une indéracinable ambivalence et des énormes apories de la modernité » [5]. D’autre part, le nouvel immigrant a résisté à certaines revendications concernant sa judéité.

L’État d’Israël est désormais ce destin auquel l’identité juive s’est donnée (ou a été donnée) en otage. Comme tout destin, il se soucie peu des sentiments de ses otages. [6]

En 1971, après trois ans passés en Israël, Bauman s’installe en Grande-Bretagne, où il enseigne à l’université de Leeds et décide de « terminer ma vie en tant que personne déplacée, exterritoriale et sujet loyal de la Couronne ». (Sa fille Anna est restée en Israël et a enseigné à l’université de Haïfa. Son petit-fils, Michael Sfard, est aujourd’hui un éminent avocat israélien spécialisé dans les droits de l’homme). En dépit de ses déplacements, l’émigré a résisté aux pressions exercées sur lui pour qu’il joue le rôle d’un « dissident ». « Je n’avais pas l’intention de vivre la seconde moitié de ma vie sur le modèle de la première », écrit Bauman.

Modernité malléable

Bauman est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages, publiés dans plus de trente langues. Le plus connu est peut-être Modernity and the Holocaust (1989 ; traduction française : Modernité et Holocauste, Paris, Complexe, 2008, première édition française : La Fabrique, 2002), qui insiste sur le fait que la solution finale n’était ni un point culminant unique de la haine ethnique et religieuse, ni une continuation de l’antisémitisme par d’autres moyens. Il a plutôt suivi la thèse de Hannah Arendt : l’antisémitisme peut expliquer le choix des victimes, mais pas la nature du crime. « L’antisémitisme étant perpétuel et omniprésent, écrit Bauman, il ne peut à lui seul expliquer le caractère unique de l’Holocauste » [7]. Par-dessus tout, la Shoah n’a pas représenté une rupture dans la modernité, un retour atavique à une barbarie irrationnelle, ou une exception au « processus de civilisation », selon le nom que Norbert Elias a attribué à l’élimination progressive de la violence de notre vie quotidienne. La Shoah, dit Bauman, était au contraire « un résident légitime dans la maison de la modernité » [8]. Cette maison est meublée par un contrôle bureaucratique éthiquement aveugle, de théories pseudo-scientifiques telles que l’eugénisme et l’ « ingénierie sociale » visant à l’efficacité de l’industrialisation de masse et à une division du travail moderne et spécialisée qui éloigne les actions des auteurs de la souffrance des victimes. « C’est le monde rationnel de la civilisation moderne qui a rendu l’Holocauste pensable », affirme Bauman.

Son propre domaine, déplorait-il, n’avait pas encore assimilé ses origines dans la même culture rationnelle. « Des expressions telles que ‘le caractère sacré de la vie humaine’ ou ‘le devoir moral’ semblent aussi étrangères dans un séminaire de sociologie qu’elles le sont dans les salles aseptisées et non-fumeurs d’une bureaucratie » [9], a-t-il déclaré.

Entre sa retraite en 1991 et sa mort en 2017, à l’âge de 91 ans, Bauman s’est penché sur d’autres aspects profondément troublants de la civilisation actuelle. Dans son livre révolutionnaire Liquid Modernity (2000), il décrit comment les structures et les institutions solides qui ordonnaient autrefois les sociétés modernes perdent rapidement leur forme. Notre nouvel ordre, dit-il, saturé de fluidité, d’incertitude et d’une multitude de significations, a fait fondre les anciens ancrages fragiles de l’identité. La sécurité de l’emploi s’évapore (« les compétences sont constamment dévaluées et remplacées par des compétences nouvelles et améliorées »). Les liens affectifs et familiaux deviennent de plus en plus éphémères, contingents et révocables (le sous-titre de sa suite de 2003, Liquid Love (L’amour liquide) est On the Frailty of Human Bonds De la fragilité des liens entre les hommes (traduction française Rodez, Éditions du Rouergue / Jacqueline Chambon, 2004). Les citoyens animés d’un esprit civique deviennent des consommateurs satisfaits d’eux-mêmes. Le pouvoir mondial s’affranchit de plus en plus des contraintes géographiques et des politiques nationales ; les forces du marché « qui dirigent le monde sont ex-territoriales ». (On a dit que si le politologue Francis Fukuyama a annoncé la fin de la guerre froide comme « la fin de l’histoire », Bauman a annoncé – tout aussi prématurément – la fin de la géographie).

Bien que sa vie ait été marquée par les maux endémiques des haines nationalistes, Bauman a déclaré à la fin de sa vie : « Je me considère comme un ‘homme qui espère’ » [10]. En fin de compte, ce livre plein d’espoir est à la fois un magnifique récit et une réflexion sur la mémoire.

Zygmunt Bauman, Ma vie en fragments, traduit par Frédéric Joly. Premier Parallèle, 2023. 300 p., 22 €.

par Benjamin Balint, le 9 novembre 2023

Pour citer cet article :

Benjamin Balint, « L’homme qui espérait », La Vie des idées , 9 novembre 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/L-homme-qui-esperait

Nota bene :

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Notes

[1Wagner, Bauman : A Biography, Polity, 2020, p. 93.

[2Keith Tester, Michael Hviid Jacobsen, and Zygmunt Bauman, “Bauman Before Exile—A Conversation with Zygmunt Bauman,” Polish Sociological Review (2006), p. 271.

[3Bauman, “Assimilation into Exile : The Jew as a Polish Writer,” Poetics Today (Winter 1996), p. 580.

[4Wagner, p. 297.

[5Bauman, “Jews and Other Europeans, Old and New,” European Judaism : A Journal for the New Europe (Spring 2009), p. 131.

[6Bauman, “Assimilation into Exile : The Jew as a Polish Writer,” Poetics Today (Winter 1996), p. 572.

[7Bauman, Modernity and the Holocaust, p. 32.

[8Bauman, ibid., p. 17.

[9Bauman, “Sociology after the Holocaust”, British Journal of Sociology (Dec. 1988), p. 495.

[10Bauman, Making the Familiar Unfamiliar : A Conversation with Peter Haffner, Polity, 2020, p. 118.

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